Rencontre avec Adèle (lalavandenoire.ttt), tatoueuse passionnée de porcelaine

lundi 2 février 2026

Adèle est tatoueuse à Lyon, et son travail puise autant dans le blackwork que dans les arts décoratifs, les archives et la porcelaine ancienne. Passée par l’histoire de l’art, les musées et une solide crise existentielle, elle a construit un parcours singulier, fait de détours, de rencontres et de décisions radicales. Dans cette interview, elle raconte son chemin vers le tatouage, sa vision du métier et ce qui nourrit aujourd’hui son univers.

Peux-tu te présenter rapidement ?

Je m’appelle Adèle, j’ai 27 ans, bientôt 28. Je tatoue actuellement à Lyon, à La Muse Tattoo Shop. Ça fait environ deux ans que je tatoue. Deux années assez intenses, avec beaucoup de choses qui se sont enchaînées assez vite.

Comment as-tu commencé le tatouage ?

J’ai commencé à me former il y a trois ans, quand j’habitais encore à Paris. À l’époque, j’étais suivie par un tatoueur que j’avais rencontré par une connaissance de connaissance, très exactement le mari de la cousine de mon esthéticienne de Gensac-la-Pallue, un tout petit village en Charente à côté de chez ma mère… autant dire que le milieu était encore très loin de moi.
On se voyait en moyenne toutes les deux ou trois semaines, parfois moins, parfois avec de longues pauses. Il tatouait chez lui, après une dizaine d’années passées en shop. Je m’entraînais sur fausse peau, il corrigeait mes dessins, il m’a appris énormément de choses, toutes les bases. C’est vraiment lui qui m’a mise sur les rails.

À ce moment-là, j’étais au chômage, je vivais seule dans un 16 m² à Paris, et j’étais assez déprimée. Il n’y avait pas vraiment de perspectives professionnelles concrètes avec lui. Du coup, j’ai commencé à chercher un apprentissage plus classique. J’ai bossé mes dessins à fond pour monter un book, et j’ai fini par trouver un apprentissage à Chaponost, en banlieue de Lyon, chez une tatoueuse que j’ai là encore rencontrée par un enchaînement assez improbable de relations.

Elle a accepté de me rencontrer et de me prendre une semaine en stage d’observation, conventionnée par la mission locale. Au début de la semaine, elle m’avait dit non très fermement à l’idée d’un apprentissage. Et à la fin de la semaine, elle m’en a finalement proposé un. Quinze jours plus tard, j’avais fait mes cartons, quitté Paris et je m’étais installée à Lyon.
J’ai commencé cet apprentissage en septembre 2023. J’ai fait mon premier tatouage sur peau humaine fin novembre, et en décembre-janvier, ça s’est vraiment lancé.

As-tu suivi une formation artistique ?

Pas de formation académique classique. Je dessine et je bricole avec plein de médiums depuis que je suis toute petite, et j’ai toujours été inscrite à des cours d’arts plastiques depuis la primaire. Avant de commencer le tatouage, j’ai pris des cours du soir de dessin d’après volume aux Beaux-Arts de la Ville de Paris, ce qui m’a donné quelques bases solides.
Mais sinon, j’apprends surtout en pratiquant. C’est parfois difficile de se sentir légitime. Aujourd’hui, si j’ai un gros doute sur une composition, ça peut m’arriver de demander l’avis de collègues, mais c’est assez rare. Pendant mon apprentissage, ma mentor m’a énormément aidée sur le dessin.

Qu’est-ce que tu faisais avant le tatouage ?

J’ai fait des études assez intenses. Deux ans de classe préparatoire littéraire, puis une double licence d’Histoire et d’Histoire de l’Art à la Sorbonne, puis un master d’Histoire. J’ai avancé longtemps un peu tête baissée, sans trop me demander ce que je voulais faire de ma vie.
Pendant longtemps, je voulais être conservatrice du patrimoine, travailler dans les musées. Finalement, avec mon master, je me suis plutôt orientée vers l’enseignement et j’ai commencé à préparer le CAPES pour être prof d’histoire-géo. Je voulais aussi préparer l’agrégation… j’ai tenu trois semaines.

En septembre 2021, j’ai abandonné la préparation du concours et j’ai traversé une petite crise existentielle. À ce moment-là, j’hésitais sérieusement entre devenir tatoueuse ou fleuriste. Le tatouage, j’y pensais depuis des années. Je dessinais des flashs pendant les cours quand je m’ennuyais. Je me disais souvent que je serais prof et tatoueuse. Et puis j’ai fini par dire un peu « fuck » à l’Éducation nationale. Être mutée là où je n’avais pas envie d’être, ça ne me faisait pas rêver.
Je viens d’une famille de profs. On ne m’a jamais forcée, mais j’étais quand même un peu conditionnée à cette voie.

Comment t’es-tu retrouvée à plonger dans le monde du tattoo ?

À cette époque-là, je n’étais pas énormément tatouée, mais j’ai toujours été très intéressée par l’histoire du tatouage et son aspect artistique, sûrement en lien avec mes études. J’ai écrit un mémoire sur la formation et la professionnalisation des jeunes filles à l’école d’art décoratif de Limoges à la fin du XIXᵉ siècle. C’est très niche, mais j’étais constamment en contact avec des planches de motifs ornementaux, destinées à la peinture sur porcelaine, que je trouvais extrêmement tatouables.

Je trouvais aussi ça fascinant de pouvoir vivre du fait de graver des dessins sur des corps, d’accompagner les gens dans leurs projets, d’avoir un travail créatif avec une vraie liberté d’expérimentation.
Quand j’ai arrêté la préparation du concours, après quelques mois assez difficiles moralement, je me suis vraiment déterminée à me lancer dans le tatouage. Je crois que c’était aussi un énorme défi personnel : décider enfin ce que je voulais faire de ma vie. Je n’y connaissais rien, je n’avais aucune connaissance dans le milieu. Je partais de zéro.

Pour assurer mes arrières, j’ai quand même postulé à un stage au service de conservation des arts décoratifs du musée d’Orsay, que j’ai fait pendant cinq mois. J’ai été prise grâce à une conservatrice que j’avais rencontrée pendant mon master. Ce stage a complètement changé ma vie. Je n’étais plus en dépression, je bossais dans un lieu incroyable, entourée d’archives et d’objets hyper inspirants.
Au bout d’un mois, j’ai dit à ma tutrice que je ne voulais finalement pas passer le concours de conservatrice du patrimoine, mais devenir tatoueuse. Elle s’en doutait et a été hyper compréhensive. Je suis devenue son assistante pendant quatre mois, sur des fonds incroyables : porcelaines de Sèvres, planches de dessin industriel du XIXᵉ siècle. C’est là que j’ai vraiment appris à nourrir mes inspirations et que j’ai commencé à créer des flashs.

Entre la fin du stage et le début de mon apprentissage à Lyon, il s’est passé environ huit mois. J’ai travaillé dans des musées, à Orsay et à Cognac, pour avoir du chômage et mettre un peu de côté, tout en continuant de dessiner, de rencontrer des tatoueuses et tatoueurs, et de lire énormément sur l’histoire du tatouage.

Y a-t-il eu un moment déclencheur ?

Oui, clairement ce stage. Je me souviens avoir dit à ma tutrice que, plutôt que de récoler des assiettes de faïence du XIXᵉ siècle dans les réserves, je préférerais largement tatouer leurs motifs sur des gens. Je suis un peu devenue l’outsider du musée. C’était assez drôle.

Comment décrirais-tu ton style aujourd’hui ?

Mon style est très inspiré des arts décoratifs. J’adore dessiner des objets un peu kitsch, vieillis, vintage, souvent mêlés à des fleurs. J’aime aussi tout ce qui est un peu absurde ou surréaliste, des objets qui se transforment en fleurs par exemple. Les fleurs reviennent tout le temps.
J’ai aussi un attrait particulier pour ce qui est fragmenté : les morceaux de céramique, les tasses fêlées. Je suis très inspirée par la vaisselle japonisante et anglaise, l’Art nouveau, les tapisseries et les planches de dessin industriel du XIXᵉ siècle.

Je travaille uniquement en blackwork, très graphique. Je ne fais pas d’ombrage type whip shading, seulement un peu de gravure. J’aimerais épaissir davantage mes traits et jouer plus franchement sur les contrastes entre contours épais et détails très fins.

Qu’est-ce que tu cherches à transmettre à travers ton travail ?

Quelque chose de doux et poétique d’un côté, et de très décoratif de l’autre. Je suis obsédée par les motifs dans la vie, même si je ne m’habille plus qu’en noir maintenant. J’aime quand ce qui m’entoure est beau : la déco, la vieille vaisselle, les tissus à motifs. On me dit souvent que je suis une vieille dame de 70 ans.
Le tatouage s’inscrit complètement dans cette idée d’ornementer, de sublimer, de décorer le corps. Et je veux surtout que les gens passent un bon moment.

Quelle est ta vision du métier de tatoueuse ?

J’ai été formée à l’ancienne, dans le sens où le tatouage est mon unique métier, pas un passe-temps à côté. J’aimerais que ça le reste, que ce soit durable, même si le contexte est parfois compliqué.
J’accepte tous les projets tant que je suis capable de les réaliser correctement. S’il y a des personnes plus compétentes que moi sur un style précis, je préfère orienter ailleurs.
Je suis très attachée à l’accueil, au temps passé ensemble, au fait de boire un thé ou un café, de discuter du motif, de créer une vraie rencontre. Je n’aime pas travailler à la chaîne, même si j’ai connu des conventions et des guests très intenses.

Quels sont tes projets actuels ?

En parallèle du tatouage, je fais de la gravure sur miroirs vintage, que je chine puis grave à la Dremel. J’aimerais beaucoup développer ce travail. Je vais être exposante temporaire dans une boutique de créateurices à Lyon 7 au printemps pour vendre mes miroirs. Je dois encore produire énormément.
J’aimerais aussi créer des cartes postales à peindre, ouvrir une boutique en ligne et un site internet avant fin 2026, et faire la convention de Clermont-Ferrand à l’automne.
En ce moment, mon gros projet personnel, c’est mon nouvel appartement. J’ai enfin un chez-moi rien qu’à moi. Je veux tout peindre, retaper des meubles, chiner, décorer. Ça me rend profondément heureuse. Et j’essaie aussi de prendre soin de mon corps, qui a pas mal morflé cet hiver.

Y a-t-il un sujet qui te tient particulièrement à cœur ?

Oui, l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Me fixer un cadre de travail est très difficile. Soit je travaille trop, soit je dis oui à tout. L’autodiscipline quand on est indépendante, c’est un vrai combat.

Il y a aussi la fatigue liée aux guests, le rapport au corps comme outil de travail, le sentiment de légitimité, le syndrome de l’imposteur. Parfois, j’ai encore peur qu’un jour quelqu’un découvre que je ne sais pas vraiment dessiner ou tatouer.
Ma fracture du coude et mes points de suture à la main m’ont rappelé à quel point il faut prendre soin de son corps. J’ai tendance à me pousser très loin, parfois trop.

Si tu veux suivre son travail, retrouve-là sur Instagram !

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