Terre d'Oxymore : cette céramiste qui fait 90h par semaine

dimanche 14 juin 2026

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Dans Cellophane et Vaseline, on reçoit souvent des tatoueur·euses. Cette fois, changement de matière. Pas d’aiguilles, pas de dermo, pas de peau. De la terre, des tasses, des jeux de mots, de la fatigue, beaucoup d’humour et une façon assez radicale de rester soi-même.

Nadia, c’est Terre d’Oxymore. Une céramiste grenobloise qui fabrique des pièces à la main, souvent des tasses, souvent sans anse, souvent avec des phrases qui claquent. “J’aime pas les gens”, “Je chie sur les fachos”, “Tu as bu la Vierge”. Des objets drôles, absurdes, politiques parfois, mais jamais tièdes.

Elle produit seule. Elle vend vite. Trop vite, même. À Noël, elle monte à 90 heures par semaine. Elle refuse les expéditions, n’a pas envie de grossir pour grossir, et suspend parfois la galerie pour pouvoir respirer.

On a parlé avec elle de céramique, de succès difficile à porter, de rareté, d’authenticité, de travail en cave froide, de famille, de mots, et de cette idée simple : aller jusqu’au bout de ce qu’on est.

Cellophane et Vaseline : Déjà, c’est quoi la différence entre céramiste, potière et potier ?

Nadia : Céramiste, ça veut dire qu’on travaille la terre. Pas seulement des pots, pas seulement au tour. On peut modeler, sculpter, utiliser différents types de terres.

Potier ou potière, c’est plus lié au fait de tourner, de faire des formes autour, des pots, des choses rondes. Moi, je travaille plusieurs terres : du grès pyrité, du grès blanc, du grès noir, parfois de la porcelaine. J’ai plusieurs matières à l’atelier.

Tu travailles le grès depuis combien de temps ?

Nadia : Environ six ans. Mais avec le Covid, le vrai démarrage s’est plutôt fait fin 2021. Avant ça, il y a eu des essais, des hauts, des bas, des recherches.

Au début, on se cherche. On essaie des choses, on regarde ce qui plaît, ce qui nous ressemble. Et puis il y a eu ce moment à Noël. Je n’aime pas trop Noël, donc j’ai fait une tasse “Merry fucking Christmas”. C’est la première qui est partie quand j’ai ouvert le stand.

Là, je me suis dit : en fait, je peux être moi-même. Je ne suis pas obligée de faire des fleurs si je n’en ai pas envie. Je peux proposer un truc qui me ressemble vraiment, et il y a des gens qui comprennent.

C’est là que Terre d’Oxymore a trouvé sa voix ?

Nadia : Oui. Je pense. À partir du moment où j’ai vu que ce que mon cerveau sortait, mes mains pouvaient le faire, et que ça parlait à d’autres gens, je me suis autorisée à continuer.

Parfois je me dis : “Non, ça, c’est trop limite, ça ne passera jamais.” Et puis si, ça passe. Les gens ont aussi besoin de messages. Ils ne veulent pas toujours un objet joli, sage, neutre. Parfois ils veulent arriver à Noël avec un “Merry fucking Christmas” et le poser sur la table.

Tu as des phrases qui sont devenues des best-sellers ?

Nadia : “J’aime pas les gens” marche très fort. “Je chie sur les fachos” aussi. Et une qui m’a surprise, c’est “Tu as bu la Vierge”.

Celle-là vient d’une blague familiale. Pendant des années, je disais à mes enfants : “Tu as vu la Vierge ?” Et mon fils a compris “Tu as bu la Vierge”. Il a découvert seulement bien plus tard que ce n’était pas ça. J’en ai fait une tasse avec une Vierge à l’intérieur. Quand tu bois, tu bois littéralement la Vierge.

Chez toi, l’inspiration vient vraiment de partout.

Nadia : Oui. De la table, des enfants, des discussions, des mots, des erreurs, des malentendus. Il y a des phrases qui sortent comme ça, et je me dis : ça, ça peut devenir une tasse.

Mais je vérifie aussi beaucoup. Je regarde si ce n’est pas déjà le titre d’un film, d’une chanson, d’un t-shirt. Je ne veux pas reprendre une phrase qui appartient déjà à quelqu’un. Les gens me disent parfois : “Tu devrais faire des phrases de Kaamelott.” Mais non. Ce n’est pas à moi.

On a l’impression que tu pourrais vendre beaucoup plus. Pourquoi tu refuses les expéditions ?

Nadia : J’ai essayé. Quand j’habitais en Chartreuse, il fallait descendre à Grenoble pour déposer les colis. Ça prenait du temps. Et du temps, je n’en ai déjà pas assez.

Une semaine normale de production pour alimenter la galerie, c’est 40 à 50 heures. Pour Noël, je monte à 90 heures par semaine. Il n’y a plus de week-end, plus de pause. Je commence à 4h30 ou 5h du matin, je finis vers 19h.

À ce moment-là, ajouter des colis, des emballages, des suivis, des messages, c’est juste impossible.

90 heures par semaine, c’est énorme. Tu tiens comment ?

Nadia : Pendant la haute saison, mon mari gère beaucoup. Les enfants, l’école, la maison. On organise les calendriers autour de ça. Entre septembre et décembre, il sait qu’il ne faut pas qu’il ait une grosse deadline si possible.

Moi, je ne touche plus une machine à laver, plus un lave-vaisselle. Je fais à manger, c’est à peu près le seul truc familial que je garde. Quand je suis là le matin, les enfants pensent que je suis malade.

C’est dur, mais c’est aussi une chance. Je sais qu’il y a des artisans qui galèrent à vendre. Moi, parfois, j’ai presque honte de dire que je travaille trop parce que ça marche trop bien.

Tu as même suspendu la galerie pendant un moment.

Nadia : Oui. Parce que j’avais besoin d’un vrai timeout. Je voulais pouvoir aller boire une bière avec des copains sans penser à l’impact sur les deux jours suivants. Pouvoir manger avec une copine à midi. Partir en week-end. Aller visiter une université avec mon fils.

Je pensais que l’entre-deux serait simple : juste la galerie, pas trop d’événements. Mais même ça, ça prend énormément. Et j’ai besoin d’avoir une vie à côté.

Ton atelier, c’est une cave en Chartreuse. Ça fait partie du mythe ?

Nadia : C’est surtout que c’était le seul endroit disponible quand on est revenus d’Italie. C’était chez des personnes âgées, franco-italiennes, et au début c’était plus du troc qu’un vrai loyer. On les aidait pour les courses, le bois, les fruits et légumes.

Il y a des avantages. J’entends la chouette le matin à 5h. Il y a aussi des inconvénients. Pas de toilettes. Donc parfois, c’est dehors, dans la neige.

L’hiver, il peut faire 5 degrés à l’atelier. Je peux mettre le chauffage trois jours pour arriver à 11 degrés. Ce n’est pas isolé. Mais c’est là que je bosse.

Tu produis seule. Tu n’as jamais pensé à prendre quelqu’un ?

Nadia : Non. Je n’ai pas un fonctionnement assez normé pour ça. J’ai déjà du mal à me gérer moi-même. Prendre quelqu’un, ça me demanderait tellement de stress en amont que je n’aurais même plus envie d’aller bosser.

Et puis tant que je n’ai pas de toilettes, je ne peux pas vraiment prendre quelqu’un avec moi.

Pourtant, la demande est là. Les gens mandatent même d’autres gens pour venir chercher tes tasses.

Nadia : Oui, ça arrive. Des gens viennent avec une liste sur leur téléphone : une “J’aime pas les fachos”, une “Pas du tout bordélique”, trois “Tu as bu la Vierge”...

Sauf que je n’ai jamais tout. Je ne produis pas six exemplaires de 140 messages. Je descends ce que j’ai. Je peux faire une photo de ce qui sort du four, les gens voient ce qui arrive, et ils se déplacent. Mais je ne mets pas de côté. Sinon les 40 tasses que je descends seraient toutes réservées avant même d’arriver.

Il y a une rareté qui s’est créée autour de ton travail.

Nadia : Peut-être. Mais je n’ai pas l’impression de l’avoir créée comme une stratégie. Je suis juste seule. Ce sont mes mains. Je ne peux pas produire plus que ce que je produis.

Quand on me dit “c’est la rançon du succès”, j’ai du mal avec cette expression. Je n’arrive déjà pas à comprendre pourquoi il y a autant de demande. Pour moi, c’est énorme pour être “juste céramiste”.

Tu as une relation assez forte avec les gens qui viennent acheter.

Nadia : Oui. Une tante m’a dit un jour : “Les gens ne viennent pas juste acheter une tasse, ils veulent la full expérience.” Ils veulent parler, voir qui je suis, rigoler, comprendre l’histoire derrière les objets.

Sur les stands, il y a aussi mon mari. À force qu’on lui demande si c’était lui qui faisait les tasses, il répondait qu’il était juste là pour vendre son corps. Je lui ai fait une pancarte.

J’aime bien que le stand soit vivant. Il peut y avoir des bières, des bonbons, des gâteaux, des challenges absurdes. Une année, j’ai fait des décos de Noël en forme de plug. “Merry Plugmas”, ce genre de choses.

Tu es très présente sur Instagram, mais tu refuses les collaborations commerciales.

Nadia : Oui. On me propose parfois des collaborations pour monétiser. Mais non. Moi, je suis celle qui zappe les pubs. Je ne veux pas imposer ça aux gens qui me suivent.

Ce qui me rend folle, c’est l’incohérence entre ce que les gens disent et ce qu’ils font. Si je dis que je veux rester petite, rester moi-même, je ne vais pas lancer des collaborations qui vont m’ajouter cinq trucs à gérer.

C’est une forme d’authenticité très concrète.

Nadia : Oui. Je ne cherche pas à jouer un rôle. Quand je sors de l’atelier, j’ai parfois de la terre partout. Je vais boire une bière comme ça. Je vais à une réunion parents d’élèves comme ça. Les papas qui arrivent avec de la peinture sur leur pantalon de chantier, ça ne choque personne. Moi, si j’ai de la terre partout, on me regarde bizarrement.

Et si je suis trop propre, on me dit que je ne fais pas assez potière. Si je suis trop crade, on me dit que je pourrais faire un effort. Donc bon.

Tu parles beaucoup de mots. On sent que la langue est presque aussi importante que la terre.

Nadia : Oui. À la maison, on dégaine souvent le dictionnaire d’étymologie. On entend un mot, dans n’importe quelle langue, et on veut savoir d’où il vient, comment il s’est construit.

Les mots, c’est une matière aussi. Je les prends, je les tords, je les mets sur une tasse. Parfois c’est graveleux, parfois politique, parfois absurde, parfois familial. Mais il faut que ça sonne juste.

Tu dis que les cours permettent souvent aux céramistes de survivre. Tu pourrais en faire ?

Nadia : J’en ai déjà fait, des ateliers, des apéros glaise avec des copains ou des gens que je connaissais. Mais aujourd’hui, je n’ai plus le temps. On me demande toutes les semaines si je fais des formations.

Sauf qu’après 10 ou 12 heures de travail, l’énergie qui me reste, j’ai envie de la garder pour ma famille. Pas pour donner un cours et rentrer fracassée.

Les cours, c’est une vraie organisation. Il faut du matériel, plusieurs tours si tu fais du tournage, de la pédagogie, un rythme régulier. Ce n’est pas juste “tiens, je vais faire un atelier”.

Si tu devais donner un conseil à un artisan ou une artisane qui veut se démarquer ?

Nadia : Aller jusqu’au bout. Être soi-même jusqu’au bout. Proposer quelque chose de différent.

De la céramique, il y en a énormément. Tant que tu n’as pas trouvé ce qui te démarque, ce qui te représente vraiment, tu restes interchangeable. Moi, ma signature, c’est le message. Chez d’autres, ce sera un oiseau, un visage, des formes, des couleurs, des fesses, peu importe. Mais quand on voit la pièce, il faut reconnaître la personne derrière.

C’est comme le tatouage. Tu ne compares pas quelqu’un qui fait du full color avec quelqu’un qui fait du réalisme. Ce ne sont pas les mêmes mondes. Ce qui compte, c’est la signature, la personnalité, l’humain derrière.

Donc pour trouver tes tasses, il faut patienter.

Nadia : Oui. Instagram uniquement. Pas de site internet. Pas d’expédition. Il faut attendre, regarder ce qui sort du four, venir quand c’est possible. Et accepter qu’il n’y ait pas toujours ce qu’on voulait.

C’est frustrant, je sais. Mais c’est aussi ça qui permet que ça reste moi.

Finalement, Terre d’Oxymore, c’est quoi ?

C’est une céramiste qui travaille seule dans le froid, parfois trop, parfois jusqu’à l’épuisement. C’est une artiste qui met des blagues de table, des colères politiques et des accidents de langage sur des objets du quotidien. C’est une entrepreneuse qui pourrait grossir, mais qui préfère garder les mains dans la terre plutôt que dans les tableaux d’expédition.

C’est aussi une leçon assez simple, et assez rare : on n’est pas obligé de plaire à tout le monde. On peut même ne pas aimer les gens, et finir par toucher beaucoup de monde quand même.

Comme on dit chez nous : bonne cuisson.

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