Émile-Cohl : une école de dessin surcoté ?

jeudi 20 février 2025

Il y a des écoles dont le nom arrive avant les gens.

Tu dis “Émile-Cohl”, et tout de suite, dans la tête de pas mal de personnes, ça sonne sérieux. Ça sent le fusain, le modèle vivant, les nuits blanches, les carnets A3 qui dépassent du sac, les étudiant·es qui savent dessiner une main sans pleurer. Enfin presque.

Dans cet épisode, on a discuté avec Peulin, illustratrice et tatoueuse, qui a passé cinq ans à l’école Émile-Cohl, à Lyon. Une école privée spécialisée dans les métiers du dessin, de l’image, de l’animation, de l’illustration, de la bande dessinée, du jeu vidéo et de la 3D.

Sur le papier, c’est solide. L’école existe depuis 1984, elle revendique une formation exigeante, très centrée sur le dessin d’observation, et ses diplômes sont reconnus par l’État pour certains cursus. Mais entre la brochure officielle et ce qu’on vit réellement quand on est élève, il y a parfois un petit gouffre. Genre un gouffre avec des chevalets dedans.

Peulin nous parle de ce qu’elle y a appris, de ce qu’elle y a perdu, de ce que l’école lui a laissé dans les mains — et dans la tête.

Une école prestigieuse, mais pas magique

Émile-Cohl fait partie de ces écoles qu’on cite vite quand on parle de dessin académique en France.

L’école se définit elle-même comme une “grande école du dessin” et met en avant des formations en illustration, animation 2D/3D, bande dessinée, jeu vidéo, storyboard, dessin 3D ou encore édition multimédia. Sur son site, elle insiste beaucoup sur l’idée de former des artistes capables de travailler dans les industries de l’image.

Et c’est vrai : la formation a une réputation. Pas sortie de nulle part.

France Compétences décrit par exemple le diplôme de Dessinateur praticien comme une certification reposant sur “l’excellence en dessin d’observation”, pensée comme un socle commun pour les métiers de l’image : audiovisuel, cinéma d’animation, jeu vidéo, édition, illustration, bande dessinée.

Donc oui, Émile-Cohl, ce n’est pas juste trois tabourets, une salle blanche et quelqu’un qui dit “exprime-toi” pendant cinq ans.

C’est une école avec une méthode. Une vraie méthode. Très technique. Très structurée. Très “apprends d’abord à dessiner ce que tu vois avant de dessiner ce que tu ressens”.

Peulin le reconnaît sans détour :

“Pour le dessin académique, la formation est très bonne.”

Et ça, c’est important. Parce que son témoignage n’est pas un règlement de compte gratuit. Ce n’est pas “tout était nul, brûlons les chevalets”. Elle distingue clairement ce que l’école sait faire — former techniquement — de ce qu’elle fait moins bien : accompagner les personnes, encourager l’expérimentation, laisser respirer les identités artistiques.

Cinq ans dans une machine à dessiner

Quand on demande à Peulin comment elle a vécu ces cinq années, sa première réponse est simple :

“C’était long.”

Et parfois, c’est déjà toute une critique.

Cinq ans dans une école d’art privée, ce n’est pas juste cinq ans à apprendre à dessiner. C’est cinq ans à produire, rendre, recommencer, comparer, douter, regarder les autres avancer, se demander si on est au bon endroit, si on a le niveau, si on mérite sa place, si on ne ferait pas mieux d’ouvrir une boulangerie spécialisée dans les cookies tristes.

Peulin décrit une école “à l’ancienne”. Et elle précise vite que, dans ce cas, “à l’ancienne” n’est pas forcément un compliment.

“À mon époque, on ne prenait pas soin des élèves. On n’écoutait pas celles et ceux qui allaient mal.”

Ce point revient souvent dans les témoignages d’ancien·nes étudiant·es en école d’art, pas seulement à Émile-Cohl d’ailleurs : l’exigence est parfois confondue avec la dureté. Comme si souffrir faisait partie de la formation. Comme si l’épuisement était une preuve de sérieux.

Le problème, c’est qu’on peut former des artistes solides sans les broyer au passage. Enfin, normalement. Je crois. Je ne suis pas doyen d’école, mais j’ai déjà vu des gens apprendre des trucs sans qu’on leur fasse croire qu’ils étaient nuls toutes les semaines.

Peulin ajoute avoir entendu, pendant sa scolarité, des remarques qu’elle qualifie de racistes ou misogynes. Ce sont ici ses mots, son vécu, son témoignage. Ce genre de phrase doit être rapporté avec prudence, mais pas effacé. Parce que dans une école, l’ambiance fait partie de la pédagogie. Ce qu’on tolère dans les ateliers compte autant que ce qu’on met dans les programmes.

Le dessin académique : la grande force d’Émile-Cohl

Là où Peulin est la plus claire, c’est sur le dessin académique.

Émile-Cohl est réputée pour ça : dessin d’observation, modèle vivant, perspective, volume, construction, anatomie, composition. La base dure. Le truc pas très Instagrammable quand tu es dedans, mais qui te sauve dix ans plus tard quand tu dois dessiner un bras qui ne ressemble pas à une branche de céleri.

Sur son site, la prépa dessin de l’école annonce par exemple 800 heures de formation en face à face pédagogique, avec un gros focus sur le dessin d’observation, le dessin d’objet, le modèle vivant, le croquis, la sculpture, l’histoire de l’art, le book. La formation Dessinateur 3D annonce de son côté entre 1 034 et 1 204 heures de cours par an, selon les années, hors stages professionnels.

Donc on parle d’une vraie intensité.

Peulin ne remet pas ça en cause :

“Pour le dessin académique, la formation est très bonne.”

Mais elle nuance immédiatement :

“Une fois cette base acquise, celles qui étaient fortes au début restent fortes, et celles qui avaient des difficultés continuent d’en avoir.”

C’est peut-être là que son témoignage devient intéressant. Elle ne dit pas seulement “l’école est dure”. Elle dit : l’école transmet des bases, oui. Mais elle ne transforme pas toujours les élèves de manière équitable.

Autrement dit : si tu arrives déjà très armé·e, très sûr·e, très productif·ve, avec une identité graphique qui tient debout, tu peux profiter à fond du cadre. Si tu arrives plus fragile, plus lent·e, plus en recherche, plus facilement impressionnable, l’école peut devenir un endroit où tu apprends surtout à survivre.

Et survivre, c’est une compétence. Mais ce n’est pas exactement le rêve vendu dans la brochure.

Trouver son style dans une école qui valorise surtout le savoir-faire

Une des phrases les plus fortes de Peulin concerne l’identité artistique :

“Ce n’est pas un endroit où l’on trouve son identité artistique.”

Elle explique que l’école laisse peu de temps pour se chercher, expérimenter, rater, recommencer autrement. La pression des rendus et des attentes techniques pousserait plutôt à rester efficace. À produire ce qu’on sait déjà faire. À répondre à la demande.

Et c’est logique, dans une certaine mesure. Émile-Cohl assume une approche artisanale et technique. L’école ne se présente pas comme les Beaux-Arts. Elle ne vend pas d’abord l’expression personnelle, mais le métier, le savoir-faire, la capacité à répondre à un cahier des charges.

Peulin le dit :

“Ils ne sont pas là pour l’expression personnelle, ils veulent du savoir-faire.”

Et ce n’est pas forcément un mal.

Tout dépend de ce qu’on cherche.

Si tu veux apprendre à construire une image, comprendre les volumes, dessiner d’après réel, produire proprement, intégrer des contraintes professionnelles, une école comme Émile-Cohl peut avoir du sens.

Si tu veux explorer ton univers, déconstruire ton rapport au dessin, faire des installations avec du latex, du silence et un vidéoprojecteur cassé — déjà courage — mais surtout, ce n’est peut-être pas l’endroit le plus adapté.

Le souci, c’est quand l’école technique prend toute la place. Quand le savoir-faire devient une fin en soi. Quand tu sais construire une perspective mais plus pourquoi tu dessines.

C’est là que Peulin situe une partie de son décrochage intérieur.

“L’opposé des Beaux-Arts” : compliment ou piège ?

On entend souvent qu’Émile-Cohl serait l’opposé des Beaux-Arts.

Peulin confirme :

“Oui, c’est clairement revendiqué.”

Dans l’imaginaire collectif, les Beaux-Arts sont associés à la recherche, à la liberté, à l’art contemporain, à l’expérimentation conceptuelle. Émile-Cohl, elle, représente plutôt le dessin maîtrisé, la main, la technique, le métier.

C’est presque une vieille bagarre française : d’un côté “l’idée”, de l’autre “le savoir-faire”. D’un côté “je questionne le médium”, de l’autre “je sais dessiner un tabouret en perspective cavalière”.

La vérité, évidemment, c’est qu’un artiste a souvent besoin des deux. D’une main qui sait faire, et d’une tête qui sait pourquoi elle le fait. Sinon, on finit soit avec de très belles images un peu vides, soit avec des concepts très intelligents dessinés comme une notice de meuble.

Peulin dit avoir été attirée par cette approche artisanale :

“Il y a une approche artisanale, technique, et c’est aussi ce qui m’a attirée.”

Mais elle ajoute :

“Ils s’y croient un peu trop.”

La phrase pique, mais elle dit quelque chose d’important : une école peut être forte dans son domaine et quand même surestimer son propre modèle. Surtout quand son prestige devient un argument interne. Quand la réputation sert à justifier la pression, le manque d’écoute ou le prix.

À force de se dire qu’on forme “les meilleurs”, on peut oublier de regarder comment les gens vont vraiment.

Animation, Gobelins et hiérarchie des écoles

Peulin mentionne aussi l’animation :

“Par exemple, en animation, ils ne font pas le poids face aux Gobelins.”

Là encore, il faut replacer les choses.

Émile-Cohl propose bien des formations liées au cinéma d’animation, au jeu vidéo, à la 3D et à l’image animée. L’école figure d’ailleurs dans certains classements internationaux spécialisés. En 2026, elle indique être classée 31e mondiale, 14e européenne et 6e française dans le classement Animation Career Review.

Ce n’est pas rien.

Mais les Gobelins restent une référence mondiale en animation. L’école parisienne annonce avoir été classée numéro 1 mondiale en animation par Animation Career Review pour la sixième année consécutive en 2026.

Donc la comparaison de Peulin n’est pas absurde. Elle rappelle juste qu’une école très forte en dessin académique n’est pas automatiquement la meilleure dans toutes les spécialités. Animation, jeu vidéo, illustration, BD, concept art, tatouage : chaque domaine a ses codes, ses réseaux, ses débouchés, ses écoles dominantes.

C’est un point important pour les futur·es étudiant·es.

Il ne faut pas choisir une école seulement parce qu’elle “a un nom”. Il faut regarder le programme réel, les travaux des étudiant·es, les débouchés, les profs, les stages, les anciens, la spécialité visée. Et si possible, parler à des personnes qui y sont passées. Pas seulement aux journées portes ouvertes, où tout le monde sourit comme dans une pub pour mutuelle.

Le prix : 50 000 euros pour apprendre à dessiner ?

La question du coût revient vite.

Peulin parle d’un budget entre 8 000 et 9 000 euros par an, soit près de 50 000 euros avec la prépa.

Les chiffres publics actuels vont dans cet ordre d’idée. Pour 2025/2026, la Prépa Dessin Lyon est annoncée à 6 180 euros, auxquels s’ajoutent 900 euros de frais de gestion annuels. La formation Dessinateur 3D est affichée à 8 430 euros, plus 900 euros de frais de gestion annuels.

Sur plusieurs années, le total grimpe vite.

Et c’est là que la question devient politique, même si on n’a pas forcément envie de sortir le grand mot pendant qu’on taille un crayon.

Une école privée chère sélectionne par l’argent. Même si elle propose des aides, même si certains cursus peuvent ouvrir droit aux bourses, même si des familles se saignent pour payer, le fait reste là : tout le monde ne peut pas se permettre de mettre plusieurs dizaines de milliers d’euros dans une formation artistique.

Peulin le dit très simplement :

“Certaines font des crédits, et ce n’est pas avec un salaire d’artiste qu’on les rembourse facilement.”

C’est peut-être l’un des points les plus concrets de tout l’entretien.

Parce qu’on parle beaucoup de vocation dans les métiers artistiques. On dit “passion”, “talent”, “travail”, “persévérance”. Mais on parle moins de crédit étudiant, de loyer, de matériel, de santé mentale, de premières années de freelance payées au lance-pierre.

Un diplôme d’école d’art ne garantit pas un revenu confortable. Un bon book aide, un réseau aide, une méthode aide. Mais personne ne sort magiquement avec un salaire de directeur artistique senior parce qu’il a survécu à cinq ans de modèle vivant.

Donc oui, le coût doit faire partie de la réflexion. Pas pour décourager, mais pour éviter le piège du prestige acheté à crédit.

Pression, notes et concurrence : le piège de l’école d’art

L’article du Carnet Digital sur les conseils aux futur·es étudiant·es en école d’art, rejoint plusieurs points soulevés par Peulin.

L’autrice, elle aussi passée par Émile-Cohl, insiste sur une idée simple : les notes ne doivent pas devenir le centre de la formation. Dans le monde professionnel, personne ne demande ton bulletin. Ce qui compte, c’est ton book, ton niveau réel, ta capacité à produire, apprendre, collaborer, tenir un projet.

Elle écrit en substance que “seul votre book compte”. Et franchement, c’est dur de faire plus vrai.

Peulin raconte une école où la pression peut empêcher l’expérimentation. Et c’est exactement le problème des systèmes très évaluatifs : les élèves finissent par produire pour éviter la mauvaise note, pas pour apprendre quelque chose.

Tu fais ce qui marche. Tu sécurises. Tu rends propre. Tu évites le risque. Et petit à petit, tu deviens très bon·ne à répondre à une consigne, mais pas forcément à entendre ta propre envie.

C’est un paradoxe assez cruel : l’école d’art devrait être l’endroit où tu rates le plus librement possible. Parce qu’après, dans le monde professionnel, rater coûte plus cher. Il y a des clients, des délais, des factures, des mails avec “comme convenu” dedans.

Si même à l’école tu n’as pas le temps de tester, tu testes quand ?

Ce que Peulin garde malgré tout

Aujourd’hui, Peulin est illustratrice et tatoueuse.

Et son rapport à l’école n’est pas juste noir ou blanc. Elle garde des choses. Des réflexes. Une structure. Une exigence du regard.

“Je garde certains réflexes académiques, mais j’essaie de m’en détacher.”

Cette phrase est belle parce qu’elle dit bien le double mouvement.

Une formation technique laisse des outils. Elle t’apprend à voir. À corriger. À construire. À ne pas paniquer devant une forme complexe. Ce n’est pas rien.

Mais elle peut aussi laisser une petite police intérieure. Celle qui dit : “ce n’est pas fini”, “ce n’est pas assez propre”, “ce n’est pas légitime”, “ce n’est pas du vrai dessin”, “ça ne mérite pas d’être montré”.

Alors Peulin essaie de retrouver autre chose :

“J’ai envie de tout faire en même temps, de gribouiller dans des carnets et de dire que mes dessins sont finis quand j’en ai décidé ainsi.”

C’est peut-être ça, l’après-école.

Réapprendre à finir sans demander l’autorisation. Réapprendre à dessiner moche si on veut. Réapprendre que le plaisir n’est pas un bonus décoratif, mais une partie du moteur.

Dans le tatouage, cette question devient encore plus intéressante. Parce que le dessin sort du papier. Il va sur quelqu’un. Il devient peau, souvenir, geste, relation. On n’est plus seulement dans l’exercice académique. On est dans quelque chose de vivant, avec ses imperfections, ses contraintes, son intimité.

Et peut-être que ça force à désapprendre une partie du contrôle.

Alors, Émile-Cohl est-elle surcotée ?

La réponse courte : ça dépend de ce qu’on attend d’elle.

Si tu cherches une école qui forme sérieusement au dessin académique, Émile-Cohl a de vrais arguments. Son socle technique est reconnu, ses formations sont structurées, certaines certifications sont enregistrées ou visées par l’État, et l’école existe dans le paysage des métiers de l’image.

Si tu cherches un lieu doux, ouvert, expérimental, où tu vas tranquillement trouver ton style en étant accompagné·e dans tes doutes existentiels comme dans un film indé avec beaucoup de pulls en laine, ce n’est peut-être pas ce que Peulin a vécu.

Et c’est là que son témoignage compte.

Il ne sert pas à dire : “n’y va pas”. Il sert plutôt à dire : “n’y va pas les yeux fermés”.

Va aux portes ouvertes. Regarde les books de sortie. Demande le coût total. Demande les taux d’insertion. Demande combien d’étudiant·es arrêtent. Parle à des ancien·nes. Demande comment l’école accompagne les élèves en difficulté. Demande si tu auras le temps d’expérimenter. Demande si tu veux vraiment cinq ans de ce modèle-là.

Et surtout : ne confonds pas prestige et permission.

Une école peut t’apprendre à dessiner. Elle peut t’offrir un cadre, une discipline, des rencontres, une méthode. Mais elle ne peut pas décider à ta place ce que tu veux faire de ta main.

À un moment, il faut reprendre le crayon.

Même s’il tremble un peu.

À retenir

  • Émile-Cohl est une école reconnue pour son exigence technique et son enseignement du dessin académique.
  • Le témoignage de Peulin souligne une différence entre apprendre à bien dessiner et trouver son identité artistique.
  • Le coût des études est élevé et peut créer une vraie sélection sociale.
  • La pression scolaire peut parfois empêcher l’expérimentation, pourtant essentielle en école d’art.
  • Une école prestigieuse n’est pas forcément adaptée à tous les profils ni à tous les projets.
  • Pour choisir une école d’art, il faut regarder le programme, le coût, les débouchés, les anciens élèves et l’ambiance réelle.
  • Après une formation très académique, il peut être nécessaire de réapprendre à créer librement.

Sources

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